Jouer et diriger simultanément : n’est-ce pas se compliquer la vie ? Chacun ne devrait-il pas rester dans son rôle : d’un côté, le soliste et, de l’autre, le chef d’orchestre ?

 

Un seul maître à bord

Un rouleau de papier. Juste un rouleau de papier. Au XVe siècle, à la chapelle Sixtine, un musicien se chargeait de battre la mesure avec cet objet. Au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Lully tapait du « bâton de mesure », si puissamment, d’ailleurs, qu’il se blessa au pied et que la gangrène qui s’ensuivit l’emporta… Une profonde mutation eut lieu entre la période classique et romantique. On vit ainsi jusqu’à une quarantaine de musiciens supporter les regards furibonds de Mozart et de Beethoven. Haydn dirigea ses imposantes Symphonies londoniennes depuis le clavier, partageant ainsi la fonction de conductor avec le premier violon. Au XIXe siècle, l’ère romantique, qui imposa le « je » au « nous » exacerba le conflit : le soliste, Prométhée de l’ère nouvelle, virtuose et dominateur enragea qu’un prétendant osât lui chiper la vedette. Dès la fin du XIXe siècle, le maître de musique devint en effet chef d’orchestre. Un « demi-dieu », pour tout dire. Au soliste, si prestigieux soit-il, de se plier à la baguette du démiurge !

 

 
 
 
 
 
  
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 Sarah et Deborah Nemtanu, violonistes

 

Un musicien parmi d’autres

On peut s’interroger sur cette curieuse envie de diriger en jouant. S’agit-il simplement d’une mode, d’un nouveau défi à relever ? « C’est d’abord le retour aux sources historiques, car Mozart et Beethoven dirigeaient du clavier », confie François-Frédéric Guy qui ajoute : « Cela n’exclut pas des rencontres formidables avec de très grands chefs. C’est simplement différent. La partie soliste s’insère dans une démarche chambriste, tous les musiciens bénéficiant d’une autonomie accrue. »

 

Le défi, c’est parfois de jouer avec un chef d’orchestre ! Il impose des compromis
Philippe Cassard est plus catégorique encore : « Le défi, c’est parfois de jouer avec un chef d’orchestre ! Il impose des compromis. Cela étant, j’ai vécu de grandes expériences de concertos de Mozart sous les baguettes de Jeffrey Tate, Sir Neville Marriner et Sir Roger Norrington. Les concertos de Mozart que je dirigerai à l’orchestre bénéficient, grâce au joué-dirigé, d’une grande mobilité et d’une sonorité plus transparente. » Connaître intimement le fonctionnement de l’orchestre est aussi un bel atout. C’est le cas de François Leleux, qui fut soliste au sein de prestigieuses formations et qui dirige aussi depuis vingt ans. « Je sais l’investissement des musiciens d’orchestre quand ils sont seuls, sans chef. Ils font alors preuve d’une générosité et d’un enthousiasme qui stimulent chaque artiste. Pour moi, le joué-dirigé est un véritable double emploi, une expérience unique qui capte toute mon énergie. »

 

La difficulté technique

Bien des intentions du chef et soliste passent dans le regard car ses mains sont occupées… de manière contradictoire, comme le souligne François-Frédéric Guy : « Les gestes du chef sont dirigés vers le haut et ceux du pianiste, vers le bas, le clavier. C’est antinomique. Et pourtant, toute déperdition d’ordre technique est interdite ! » Il n’y a aucune différence de jeu confirme Philippe Cassard : « C’est en répétition, là où j’ai parfois davantage le trac, que les choses s’approfondissent et se fixent. Elles se libèrent en concert. Dans ce moment précis, j’aime l’idée de ne pas diriger, mais d’un accompagnement mutuel. » Le niveau individuel des musiciens d’orchestre est tellement remarquable, qu’ils réagissent en chambristes. « C’est d’autant plus important dans les concertos de Mozart. Les derniers, notamment pour ce qui concerne les pupitres des bois, sont plus difficiles à apprendre que les premiers de Beethoven », précise François-Frédéric Guy.

 

Propos recueillis par Stéphane Friederich

 

Cet article est extrait du magazine de l’Orchestre de chambre de Paris

 

Prochains concerts en joué-dirigé

Mardi 30 mai à 20 H au Théâtre des Champs-Élysées

Le hautbois en joué-dirigé, avec François Leleux (direction et hautbois) et Lisa Batiashvili (violon)