Yacine Y., ancien détenu, se confie sur son expérience artistique en prison

Selon vous, qu’apporte l’art en prison ?

En dehors de la violence, du manque de moyen et de la misère affective on ignore « la pauvreté sensorielle ». Imaginons-nous un instant à la place du détenu : il ne voit que des murs pendant des années. Les sens en prison n’ont plus de sens, tout se répète ! Les jours, la vue, le son, le goût, même les rêves sont enfermés !

À 6 heures du matin, les grosses clés ouvrent les énormes verrous, c’est le son du condamné ! Lorsque des artistes interviennent, ils touchent les sens des détenus et les remotivent, dynamisent leur cerveau par de la nouveauté, sinon le regard du détenu devient vitreux, triste, vide. Après des années enfermé, j’ai ressenti un renouveau juste à la vue et au son d’instruments de musique. Les interventions d’artistes sont fondamentales car elles réveillent les sens.

Parlez-nous de votre expérience artistique en prison.

La création d’un musée à la prison de Réau, conduite par la Réunion des musées nationaux (RMN), m’a beaucoup marqué. Un public empêché a eu le privilège de voir des tableaux, de s’évader. Nous étions huit commissaires.

Des détenus, gardiens et familles venues de l’extérieur ont visité ce musée. Au début, certains prisonniers n’étaient pas intéressés, ont montré une réaction de rejet, pensant que l’art appartenait uniquement à une élite… Puis ils s’y sont intéressés, ça venait de nous !

Vous vous êtes également tourné vers la littérature. Qu’est-ce qui vous a donné envie de lire ?

Personnellement, j’étais dans une impasse. Il fallait que je trouve un sens à ma vie. Certains vont faire du sport, moi je me suis en plus plongé dans une activité intellectuelle. Au début, j’ai dû me forcer : quand tu as quitté l’école en cinquième chaque mot et chaque phrase deviennent un obstacle. Tu lis et tu as la tête dehors ! Il faut lutter. Mon premier plaisir littéraire fut Voyage au bout de la nuit de Céline. Par la suite, j’ai ressenti le besoin de renforcer mon identité, d’aborder des questions philosophiques, de faire une sorte d’introspection en me posant de grandes questions existentielles : quel est le sens de ma vie ? Pourquoi suis-je ici ?

Comment avez-vous choisi vos lectures ?

Mes choix initiaux m’ont amené vers d’autres. D’abord, j’ai lu Céline, ensuite Genet, Dostoïevski, Balzac et d’autres auteurs classiques. Ensuite, je me suis attaqué aux philosophes et ethnologues comme Michel Foucault et Claude Lévi-Strauss. L’envie de culture était installée en moi. Lorsque j’ai appris la création de ce musée, j’ai voulu m’investir. Nous avons rencontré les intervenants de la RMN comme Ariane de Guernon, Coraline Knoff, Cendrine Borzyki, Isabelle Majorel et Vincent Gille de la Maison Victor Hugo mais aussi un enseignant de Réau, Laurent Montserrat, des gens remarquables, sans jugement de valeur. À l’époque, je ne connaissais rien en peinture. Grâce à ce projet, j’ai commencé à comprendre le langage des tableaux. Avec pour thème le voyage, nous avons étudié une centaine d’oeuvres et leur lien avec un continent. Pour la première fois de ma vie, j’étais commissaire de musée ! Cette expérience extraordinaire a redonné de la valeur et de l’estime de soi aux participants. En détention, c’est fondamental de se sentir être quelqu’un, de revivre en échappant à son quotidien et à cette fatalité d’être là. Ce projet et la lecture de Tristes tropiques de Lévi- Strauss m’ont enseigné l’altérité.

Quelle expérience humaine ces projets artistiques vous ont-ils apportée ?

J’ai essayé d’amener d’autres détenus à écouter des musiques à texte comme Brel, de les ouvrir à d’autres références artistiques. Encore une fois, l’altérité guide. Au début de ma détention, j’ai lutté contre moi-même. Aujourd’hui, c’est terminé : la vie est courte, il ne faut pas la briser, mais réfléchir à ce qu’on en fait. Ce chemin de la pensée passe par une remise en cause de soi. En sortant de prison à quarante-cinq ans sans perspectives professionnelles, j’ai eu la chance de rencontrer un homme de valeur. Il m’a tendu la main et je lui en suis infiniment reconnaissant.

Aujourd’hui, je travaille dans un musée, j’ai retrouvé ma famille et un cadre de vie. On ne peut pas réussir seul. Je suis fidèle à des valeurs positives, alors si je peux aider, je suis disponible pour les autres.