15Cinq cheffes figurent cette année parmi les invités de l’Orchestre de chambre de Paris. Elles viennent du monde entier, leur carrière est bien établie ou démarre tout juste, leurs personnalités musicales sont des plus variées. Elles nous livrent leurs regards croisés sur l’avancée des femmes dans une profession où l’on espère bien ne plus prêter attention au genre !

Effet boomerang du #MeToo ? De prime abord, les cheffes invitées de la saison ne se montrent guère enthousiastes à l’idée d’être présentées ensemble sous le dénominateur de leur féminité.
« Parlez-moi musique, répond Karen Kamensek. Je ne doute pas que vous soyez animé des meilleures intentions, mais la question du genre du chef d’orchestre nous occupe depuis trop longtemps. Il y a des bons musiciens, et des mauvais. Il y a des femmes, il y a des hommes. Il est inacceptable que les femmes se voient constamment obligées d’expliquer un truisme – qu’elles sont des femmes ! »

Position on ne peut plus légitime. Sous l’angle des carrières, la question du genre devrait aujourd’hui être un non-sujet, de même que l’accord au féminin – cheffe d’orchestre, directrice musicale, première cheffe invitée. Tout cependant n’est pas devenu aussi simple, tant s’en faut, malgré des progrès réels ces dernières années. Certes, il ne se passe plus guère un semestre sans qu’un orchestre quelque part dans le monde nomme une femme à sa tête. Mais avec moins de trente-cinq directrices musicales sur la planète pour près de sept cent cinquante orchestres professionnels, ce n’est pas une marche qui reste à gravir, c’est plutôt l’Everest.

Avec parfois plus de condescendance que d’admiration pour les rares élues, facilement soupçonnées de bénéficier d’une discrimination positive qui tairait son nom. Effet pervers bien connu du combat de toute minorité : dévaloriser l’individu en le renvoyant à son statut minoritaire. Précisément ce que refuse Karen Kamensek.

Bref retour en arrière. L’histoire des cheffes est presque aussi ancienne que celle de leurs collègues masculins. Le maestro s’autonomise des instrumentistes au fil du XIX° siècle.
Dès 1888, l’Américaine Caroline Nichols dirige à Boston son Fadette Ladie’s Orchestra. Dans le titre, le venin.
L’apartheid entre genres ne laisse, dans des sociétés où la suprématie du mâle blanc n’est pas l’objet d’un débat mais un état de fait, que la portion congrue aux orchestres féminins et à leurs cheffes.
Les grandes formations symphoniques, qui monopolisent les moyens financiers, ne commenceront à accepter de femmes dans leurs rangs que tardivement et au compte-gouttes – pas avant 1997 pour l’Orchestre philharmonique de Vienne !
Si quelques musiciennes d’exception se voient exceptionnellement conviées au podium de ces orchestres masculins entre les deux guerres (dont Nadia Boulanger, en Angleterre et aux États-Unis), ce n’est que dans la deuxième moitié du siècle dernier que s’amorce un long mouvement
de reconnaissance… mais aussi de conflits.
La violence et la bêtise de certaines attaques à l’encontre des femmes laissent parfois sans voix – et pourtant, certaines ne sont pas si anciennes. La génération des pionnières qui a conquis les phalanges symphoniques et les opéras du monde y a constamment fait face.
Eve Queler, Veronika Dudarova, Sian Edwards, plus près de nous Marin Alsop ou Simone Young se sont battues pour s’imposer comme musiciennes et comme patronnes. En France, pays qui ne compte en ce moment pas une seule directrice musicale d’orchestre permanent, fonder son ensemble est resté le sésame vers la gloire internationale pour Laurence Equilbey, Emmanuelle Haïm, Nathalie Stutzmann.

Saluant celles qui ont combattu, les cadettes font le constat d’un vrai changement. Elena Schwarz
et Chloé van Soeterstede ont autour de trente ans. « Je fais partie de cette génération pour laquelle les choses sont acquises, considère Chloé. Jamais une seule fois durant mes études, ou dans ce début de carrière, je n’ai eu le sentiment de faire un choix inhabituel pour une femme, ou perçu des interrogations à ce sujet de la part de l’institution, des enseignants ou des musiciens. Je me suis formée comme instrumentiste grâce aux pédagogies de groupe, ai tout de suite joué dans des orchestres de jeunes, dont l’un des chefs était Laëtitia Trouvé. Je n’ai pas eu à aller loin pour chercher un modèle !
L’année du bac, elle nous informe qu’elle ne pourra assurer les répétitions de mai et juin. J’ai demandé si nous pouvions continuer entre nous et me suis portée volontaire pour diriger. Elle m’a coachée.
J’étais plutôt une adolescente en retrait, observatrice, j’avais beaucoup regardé le travail des chefs de pupitre, celui mené au podium. Je me sentais surtout très frustrée, comme instrumentiste, que nous n’ayons pas tous le conducteur sous les yeux. Diriger fut le produit de cette nécessité intérieure : appréhender dans sa globalité le message de la musique, aider à l’organiser, le transmettre.
C’est un chemin terriblement exigeant et difficile, mais surtout à l’égard de soi. Je n’ai rencontré que des soutiens et des encouragements, y compris des camarades qui ont fondé avec moi le Arch
Sinfonia à Londres, dont le projet s’est précisé au fil des ans, mais qui au tout début m’a surtout aidée à m’entraîner ! »
« Moi non plus, je n’ai jamais perçu la moindre interrogation portant sur le genre durant mes années de formation, abonde Elena. Après, le seul fait que vous posiez la question, et qu’on fasse encore un article autour des femmes chefs, révèle que la normalisation n’est pas complète !
Les mentalités changent sans doute d’un pays à l’autre, et je suis beaucoup moins souvent interrogée à ce sujet en Australie qu’en Europe. Ce qui n’empêche pas de mener là-bas des actions très pragmatiques aidant à rattraper l’écart qui subsiste entre hommes et femmes en termes d’opportunités professionnelles.

Je suis très fière de mener avec l’Orchestre de Tasmanie les Ateliers Louise Crossley, destinés aux musiciennes de tous âges voulant aborder la direction d’orchestre ou s’y perfectionner. Elles peuvent être en début de carrière et réfléchir à cette orientation, vouloir développer une nouvelle compétence pour aborder le jouer-diriger, se remettre à niveau en prenant en charge une formation de jeunes, d’amateurs ou de professionnels.
Une telle initiative participe, selon moi, du combat plus large qu’il nous appartient de mener, à nous musiciens.
Vous me parlez de la place des femmes parmi les chefs d’orchestre ? Je vous réponds diversité du monde musical en général. Diversité sociale, culturelle, pas seulement celle liée à une donnée biologique. Travailler aujourd’hui avec le Los Angeles Philharmonic m’apprend beaucoup sur la  gamme infinie d’actions inclusives que nous pouvons mettre en place à destination du public, des instrumentistes, et des leaders. »

Mise en perspective éclairante, constat encourageant. Si le rattrapage du retard nécessite un vrai volontarisme, il ne se heurterait plus aux discriminations et aux préjugés – à part ceux que nous, journalistes, entretenons en revenant sur le sujet ! En off, cependant, l’une des cinq artistes interrogées avouera avoir été choquée d’entendre le responsable (masculin) d’une grande agence lui déclarer qu’il avait la place pour trois « femmes chefs » dans son catalogue… Signe que les vieux réflexes n’ont pas totalement disparu, et qu’il n’est pas toujours facile de les évoquer ouvertement, sous peine d’être étiquetée comme victime ou militante, lorsque l’enjeu majeur est d’être reconnue sur le seul plan des qualités professionnelles et musicales.
Quitte à occulter un débat d’une autre portée artistique. L’ouverture en un siècle de sphères professionnelles jusque-là exclusivement masculines a profondément renouvelé celles-ci.

Prudence extrême à ce sujet du côté de nos artistes. Car l’aspect managérial n’est évidemment pas le seul. Oserait-on parler d’une « gestique féminine », voire d’une « sensibilité féminine » sans tomber immédiatement dans des catégories aussi artificielles que limitatives ?
« Pouvez-vous me définir une gestuelle journalistique masculine, et une psychologie masculine du journalisme ? », rétorque Marzena Diakun. Quelques stéréotypes de masculinité supposée de la part de certains journalistes dans l’exercice de leur métier… oui, sans doute ! Mais celui-ci ne procède pas d’une réflexion sur le corps aussi poussée que celle du chef d’orchestre, qui n’a parfois rien à envier aux danseurs et sportifs de haut niveau. Cependant, les paramètres que doit intégrer tout chef d’orchestre afin de construire son langage gestuel (poids, taille, longueur des bras et des jambes…) diffèrent radicalement d’une personne à l’autre, sans que leur sexe paraisse jouer quelque rôle.
Riccardo Muti et Seiji Ozawa ont à cet égard moins de points communs entre eux qu’avec certaines de leurs collègues femmes, de même que Nathalie Stutzmann et Mirga Gražinyte –
Tyla ! Quant à la manière qui guide le mouvement… « Il n’existe pas plus de geste musical que de corps sonore masculin ou féminin, reprend Marzena Diakun. Dans le registre des clichés attachés au genre, je peux vous citer quantité d’exemples de chefs hommes à la gestuelle infiniment délicate ! L’essentiel est dans l’idée que nous nous faisons de la musique, le travail mental de préparation, puis la conscience et donc la maîtrise que nous avons de notre corps, qui transmet dans son intégralité à l’orchestre cette conception des œuvres. »

La benjamine Chloé van Soeterstede approuve, remettant au passage à sa juste place le débat vestimentaire, parfois animé ou subi par ses aînées.
« Avec ses master classes exclusivement féminines, il me semble que Marin Alsop veuille accompagner les cheffes à se faire une place solide et reconnue par les hommes. Mais le fait de proposer cette formation uniquement à des femmes m’interroge. Elle nous invite à nous poser la question de l’approche vestimentaire – cheveux en chignon ou lâchés, bijoux, robes ou pantalons – ce qui est intéressant mais la priorité pour moi reste musicale, et pour Marin aussi bien entendu. Évidemment, nous ne devons pas être une distraction aux yeux des musiciens mais notre personne ne doit pas être compromise et rangée dans une catégorie. » La directrice des prestigieux orchestres de Baltimore, São Paulo et de la Radio viennoise revendique en effet une « déconstruction des stéréotypes de la féminité » qui pose davantage de questions qu’elle n’en résout. Car l’idéal qui se profile derrière, au nom d’une orthodoxie de la technique, renvoie irrésistiblement à un modèle historique d’origine masculine. « L’excentricité attirant le regard sur autre chose que la musique est à bannir, juge Chloé. Que diriez-vous d’un homme qui dirigerait en short ? Le podium nous oblige à un équilibre subtil ; il est le point focal de l’attention des musiciens et du public, mais lorsqu’on l’occupe, on doit être entièrement tourné vers la fonction de médium du message musical, pas rechercher la lumière pour soi. Chacun est libre de choisir la tenue dont la neutralité libère le mieux son geste. Pour ma part, je me sens plus à l’aise en pantalon qu’en jupe, mais je ne raffole pas de la veste que je ressens comme un corset. Mais par-delà l’anecdotique de la tenue, et les impératifs de lisibilité du geste qui sont les mêmes pour tous, je trouve plus intéressante la réflexion des cheffes qui proposent d’assumer leur féminité dans le registre de la sensibilité et de l’imaginaire. On ne va pas faire une grande discussion théorique sur les raisons du pourquoi, mais de nos jours encore, les femmes restent souvent moins inhibées que les hommes dans l’expression de leurs émotions. Dans la mesure où cela ne sert pas l’ego mais la musique, ne serait-ce pas un atout dans
ce métier qui consiste à transformer le son en sentiment ? »

Plus prudemment, Elena Schwarz préfère relier ce questionnement à celui qu’elle soutient au sujet de l’ouverture des formations symphoniques à toutes les composantes de la société. « La direction d’orchestre est l’une des activités les plus complexes qui soient, tant elle met en jeu d’éléments physiques, intellectuels et émotionnels. Elle offre de ce fait des pistes inépuisables à explorer, et lorsqu’elle aurait pu tendre à se scléroser, elle a tout à gagner à une plus grande diversité d’approches. Il convient juste de ne pas perdre de vue l’essentiel : les idées, la vision des œuvres musicales que chacun travaille à transmettre avec une personnalité qui ne se réduit pas à des catégories, mais reste unique. »

Vincent Agrech