Même si la suavité de son timbre met à genoux les salles les plus prestigieuses, Mark Padmore a toutefois construit sa carrière sur une prodigieuse capacité à extraire des textes abordés une saveur expressive toujours renouvelée. Rencontre avec un véritable chanteur poète. 

Sans qu’il soit nécessaire d’émettre un quelconque jugement de valeur, force est de reconnaître que les chanteurs se divisent entre, d’un côté, les tenants d’une tradition tournée vers le beau chant comme une fin en soi et, de l’autre, ceux qui scrutent avant tout les parfums poétiques des textes qu’ils doivent porter. Mark Padmore s’inscrit résolument dans le second aréopage. Même si l’on rend les armes à l’écoute d’un chant galbé aux mille raffinements, on ne saurait nier que son art se déploie en premier lieu dans un art du verbe qui fait de lui un mélodiste incomparable.

Sans doute, sa formation très singulière joue-t-elle un rôle primordial dans l’éclosion de cette personnalité puissante, d’abord saisie par le piano et la clarinette avant de former sa vocalité au King’s College de Cambridge. Le ténor anglais n’a jamais caché son manque d’enthousiasme pour les déploiements pyrotechniques propres à des pans entiers du répertoire lyrique : « Je me considère essentiellement comme un chanteur se consacrant aux mots. Les idées et la pensée comptent plus pour moi que le bel canto, et que je chante une Passion de Bach, une mélodie de Schubert ou une pièce contemporaine, je suis avant tout animé par le désir de communiquer. Aussi bien Le Voyage d’hiver que Les Illuminations sont inspirés par une poésie très forte et c’est à cette combinaison de musique et de poésie que j’aimerais faire réagir l’auditoire. En ce sens, ces deux partitions se placent “au cœur” de ce que je souhaite réaliser. »

Dès les années 1990, le public français le découvre à travers ses collaborations avec William Christie et Les Arts Florissants, et il va sans dire que la tragédie lyrique ne favorise nullement un chant démonstratif. Un peu plus tard, il s’immerge dans l’univers du Cantor de Leipzig avec Philippe Herreweghe, devenant un Évangéliste déjà entré dans l’histoire – là encore, une esthétique reléguant les galbes mélodiques derrière la puissance déclamatoire. En mars 2018, Mark Padmore mène sa trajectoire « bachienne » en dirigeant le chœur et l’orchestre de l’Âge des Lumières dans la Passion selon saint Matthieu. Mais le ténor anglais accorde une attention particulière à l’échange musical avec les pianistes ou les orchestres avec lesquels il collabore, et réfute ici le terme de direction : « Les Passions de Bach n’ont jamais été conçues pour être dirigées de la même manière qu’une symphonie de Beethoven ou de Mahler est dirigée. Une partie tellement importante de la musique est, dans son essence, musique de chambre. Avec l’Âge des Lumières, j’ai dirigé les répétitions mais je ne l’ai pas fait durant le concert public. Nous avons tenté de parvenir à une compréhension mutuelle de cette partition dans laquelle chaque chanteur s’investissait pleinement dans l’exécution. L’objectif était de se produire avec la plus grande attention possible à la pièce elle-même – de se produire, dans la mesure du possible, sans ego – et dans le but de permettre au public de ressentir ce chef-d’œuvre du mieux possible. »

La collégialité prend donc un sens particulier dans la bouche de Mark Padmore. Mais elle ne se cantonne pas au plateau musical. Pour cet artiste qui avoue volontiers son amour d’un contact direct avec son auditoire – y compris au travers d’un échange de regards avec les mélomanes assis devant lui –, il n’est nullement question que le public demeure passif : un concert se joue autant sur la scène que dans la salle à proprement parler. Que les privilégiés qui entendront ses Illuminations de Britten se le tiennent pour dit : « La poésie de Rimbaud paraît emplie d’images sauvages – elle est très visuelle – et le principal défi lorsqu’on interprète ce cycle consiste à donner au public l’opportunité de “voir” ces images qui passent très rapidement, comme un tourbillon. Il y a peu de narration – de ce fait, nous ne suivons pas réellement une histoire, mais l’interprète et l’auditoire doivent entrer dans le monde que Rimbaud et Britten conjurent. Je suis persuadé que la musique de Britten peut nous aider à voir ces images, mais nous devons travailler très dur pour être l’un actif et l’autre attentif. »

Le concert consacré au Voyage d’hiver schubertien génialement revisité par Heinz Zender illustre la soif d’exploration inextinguible de Mark Padmore avec, comme corollaire, une méfiance marquée pour la routine : « Il s’agit probablement du cycle de mélodies le plus souvent interprété et enregistré. Ce fait peut nous convaincre que nous “connaissons” l’œuvre et, précisément, lorsque nous la chantons ou l’écoutons, il existe un danger qui est que nous finissons finalement par entendre quelque chose que nous avons déjà reçu auparavant. La version de Hans Zender nous aide à nous “défamiliariser” de cette partition. Son orchestration étrange accorde la prééminence à des détails de l’écriture pour piano qui sont souvent considérés comme allant de soi. Certaines parties de la musique sont également transformées et fragmentées, ce qui conduit à une expérience plus expressionniste. J’aime me confronter de cette façon à une musique familière car cela nous offre la chance d’entendre une pièce comme pour la première fois. »

Aussi fascinante soit-elle, cette ouverture musicale n’est certes pas l’apanage du seul Mark Padmore. Depuis au moins l’illustre Peter Pears (1910-1986), l’interprète insurpassable des Illuminations, Albion est prodigue en ténors poètes – outre Mark Padmore, on pense naturellement à son confrère Ian Bostridge : « Le “ténor anglais” n’est pas du goût de tout le monde parce qu’il se situe en dehors du style de chant de type belcantiste. Pour lui, la production du son et de l’harmonie ne constitue pas la préoccupation la plus importante, même s’il y fait très attention. La plupart du temps, cela nous conduit à une expérience différente de la musique et un engagement intelligent au niveau du texte. La manière la plus juste d’aborder cette question est peutêtre d’utiliser l’image d’une cuisine différente. On ne s’attend pas à goûter un plat indien de la même manière qu’on apprécie un plat italien mais tous deux peuvent se révéler délicieux. »

Yutha Tep

Prochain concert avec Mark Padmore : Jeudi 14 février à 20 H  au Théâtre des Champs-Élysées, Nuits d’hiver avec Schubert