Les musiciens français s’exportent magnifiquement. La terminologie commerciale peut sembler prosaïque, mais elle illustre très efficacement le rayonnement international de nos artistes hexagonaux.

Nul n’est prophète en son pays. En terres musicales, cet adage s’applique certes, mais il faut en tempérer la teneur exacte. Emmanuel Pahud ou François Leleux, pour ne citer que deux invités réguliers de l’Orchestre de chambre de Paris, mènent une carrière française éclatante, mais leur réussite à l’étranger fournit matière à réflexion.

Nulle question de porter ombrage à qui que ce soit et il nous faut souligner que les chanteurs français défendent dignement la fierté hexagonale depuis plusieurs décennies. En novembre dernier, Stéphanie d’Oustrac a montré avec l’Orchestre de chambre de Paris quelle merveilleuse mozartienne elle est devenue. Elle cultive un large répertoire qui la fait triompher à Salzbourg, Berlin, Milan ou Zurich. François-Frédéric Guy, autre artiste associé de l’orchestre, parcourt le monde avec des chefs-d’oeuvre aussi bien français qu’allemands. La palme dans ce domaine revient certainement à Pierre-Laurent Aimard. Plutôt que d’énumérer ses apparitions hors de nos frontières, rappelons simplement qu’il a reçu en 2017 le prix Ernst von Siemens, rejoignant Olivier Messiaen, Pierre Boulez et Henri Dutilleux parmi les Français ainsi distingués.
Emmanuel Pahud souligne cette reconnaissance générale : « L’école française s’est imposée au XX° siècle comme une référence mondiale : vents, violoncelle, piano, harpe, chant, direction, ballet, composition. Le niveau de perfectionnement et de maîtrise de son art, tel qu’il fut enseigné dans les conservatoires, nous a permis d’essaimer, génération par génération, et aujourd’hui d’exporter cet art sur les scènes du monde entier. »

Néanmoins, il est indéniable que l’école française des instruments à vent jouit d’une réputation particulière à travers le monde. Le démontre sa forte présence dans les palmarès des grands concours internationaux et, surtout, au sein des grandes phalanges internationales.
Emmanuel Pahud affiche avec fierté son affiliation à une illustre tradition : « L’école de flûte française s’est imposée dans le monde entier, et l’on apprend aujourd’hui partout avec la méthode française. Peut-être la France manque-t-elle de débouchés dans la profession, pour qu’autant d’entre nous doivent s’expatrier. Mais elle reste une référence en matière de formation musicale. C’est un patrimoine à sauvegarder, à protéger et approfondir, sans céder aux sirènes de l’internationalisation des cycles d’études. Rampal, Nicolet, Debost, Galway, Gallois : tous ces illustres virtuoses sont autant de représentants de l’école française de flûte et je suis fier et heureux de m’inscrire dans cette trajectoire. » Sa position indéboulonnable au Philharmonique de Berlin (pour lui, bien plus qu’un orchestre, un véritable foyer) fait partie des lieux communs de la vie musicale française. Il y entre en 1993, à l’âge de vingt-deux ans, jouant sous la baguette du regretté Claudio Abbado.
Avant Berlin, il avait été sur le point de devenir la flûte principale du Philharmonique de Munich alors dirigé par Sergiu Celibidache – les événements berlinois tuèrent l’aventure bavaroise dans l’oeuf.

Munich est une ville chère à François Leleux : ce merveilleux hautboïste occupe jusqu’en 2004 le poste envié de hautbois solo de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, successivement sous les mandats de Lorin Maazel et Maris Jansons, après être toutefois passé par l’Orchestre de l’Opéra de Paris (il remporte le concours de hautbois solo à seulement dix-huit ans !). François Leleux est actuellement professeur à la Hochschule für Musik de Munich. Il est par ailleurs artiste associé du Chamber Orchestra of Europe (que Douglas Boyd connaît évidemment fort bien), dont il est membre depuis 2003. Rappelons qu’il a toutefois abandonné ses activités d’orchestre devant le développement fulgurant de sa carrière de soliste et de chef.

Comme nous l’avons dit, ces deux « stars » ne constituent pas les seuls noms à apparaître dans les effectifs des grands orchestres étrangers. L’« alter ego » flûtiste d’Emmanuel Pahud au sein du Philharmonique de Berlin est un autre Français, Matthieu Dufour, auparavant en poste au Chicago Symphony Orchestra. À la Radio bavaroise, le poste de flûte principale est échu à Philippe Boucly (il enseigne également à Munich), alors que la clarinette solo du Chamber Orchestra of Europe est le Bellifontain Romain Guyot. On ne peut que saluer bien bas leur réussite, quand on connaît l’extrême difficulté des concours d’entrée de ce type d’orchestre.

L’attrait des grandes phalanges internationales est indéniable, et se double d’une ouverture au monde (à l’Europe en premier lieu, bien entendu) patente au sein de jeunes générations particulièrement sensibles à l’appel du large. On ne soulignera jamais assez l’importance du programme Erasmus qui, depuis plus de trois décennies, permet des échanges intenses, y compris dans le monde musical. François Leleux, qui abandonna le poste de hautbois solo à l’Opéra de Paris pour s’installer à Munich, revendique ouvertement son statut de « pur produit d’Erasmus » dans une interview pour Concertclassic.
Il ne cache pas son attachement à l’Europe : « L’Orchestre des jeunes de la Communauté européenne avec lequel j’ai joué sous la direction de Claudio Abbado en juillet 1988 m’a ouvert les portes de l’Europe et m’a fait rencontrer de nombreux grands musiciens que je côtoie aujourd’hui encore. » Il souligne également les expériences inestimables qu’un jeune musicien peut vivre au sein de formations telles que l’Orchestre des jeunes de l’Union Européenne (dont il fut membre) ou le Gustav Mahler Jugendorchester, sans oublier leurs émanations respectives – les membres confrontés à la limite d’âge du premier se réunissent au sein du Chamber Orchestra of Europe et ceux du second peuvent prétendre rejoindre les rangs du Gustav Mahler Chamber Orchestra.

Nul n’est prophète en son pays, avonsnous dit. La carrière de l’ensemble Les Vents Français, dont font partie François Leleux et Emmanuel Pahud, aux côtés notamment de Paul Meyer (un peu l’âme de l’ensemble), illustre superbement la prééminence de l’école française et son rayonnement mondial. Il est étonnant de constater que son prestige ne se traduit pas automatiquement par un nombre de concerts tout à fait à sa hauteur en France. De même, les enregistrements chez Warner Classics des Vents Français trouvent un débouché bien plus important en Allemagne et surtout au Japon qu’en France. Il serait sans doute judicieux de résoudre cette anomalie.

Yutha Tep