Rencontre entre un(e) abonné(e) et un(e) musicien(ne)…


Le 19 mai 2016, Arnauld Bousquières, relais de groupe à l’Orchestre de chambre de Paris depuis presque trente ans, rencontre Claire Parruitte, altiste à l’orchestre depuis un an et demi.

 


Claire, venez-vous d’une famille de musiciens ?

Non, il n’y a pas de musicien professionnel dans ma famille, ma mère a pratiqué le piano et la danse classique, étant jeune, mais en loisir seulement.


Existe-t-il un facteur déclenchant qui vous a conduit dans cette voie ?

J’ai choisi ce métier très tardivement, j’ai hésité longtemps avec des études de médecine, mais cela signifiait arrêter de jouer pendant au moins un an. Ce qui me paraissait physiquement impossible.

 

Vous avez obtenu le « diplôme d’étude musicale », qu’est-ce que c’est ?

C’est le plus haut diplôme délivré par les conservatoires de région. Je l’ai obtenu à Reims, d’où je suis originaire.

 

Vous souvenez-vous de la première musique qui vous ai plu ?

Je me souviens très bien de ma première K7 audio, de Viktoria Mullova, je l’écoutais en boucle. J’ai eu la chance de jouer avec elle il y a peu de temps au sein de l’OCP.

 

Quel type de compositeur aimez-vous ? Et quel type de musique ?

Je n’ai pas de préférence, j’aime autant le baroque que la musique du 20ème siècle, Bach ou Chostakovitch me plaisent autant. La musique contemporaine m’intéresse aussi mais je pense qu’il faut la jouer pour la comprendre. C’est souvent difficile pour le public d’apprécier une musique contemporaine en une seule écoute.

 

Mon épouse et moi avons une amie altiste à l’Orchestre symphonique de Bretagne. Elle a choisi l’alto car elle était trop âgée pour le violon. De votre côté, vous jouez à la fois du violon et de l’alto, comment y êtes-vous venu ?

J’ai d’abord joué du violon, puis j’ai découvert l’alto en 2007, au conservatoire de Créteil. Je tentais sans succès d’entrer au conservatoire National Supérieur de Lyon en tant que violoniste, jusqu’à ce qu’un professeur de musique de chambre à Créteil me suggère d’essayer l’alto. Cela m’a beaucoup plu d’être incluse dans l’harmonie sans être autant exposée qu’en tant que violoniste. J’ai réussi le concours de cordes d’Epernay en tant qu’altiste puis j’ai intégré le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Je n’ai pas arrêté le violon, je joue des deux instruments.

 

Combien d’heures par jour travaillez-vous sur votre instrument ?

Avant, quand je passais des concours, je travaillais sur mon instrument six heures par jour. C’est difficile physiquement, surtout avec l’alto. En ce moment, je pratique au moins trente minutes par jour en plus des répétitions avec l’orchestre. J’ai moins de temps à consacrer à mon instrument car actuellement je travaille à l’Orchestre de chambre de Paris, avec l’Ensemble Kyrielle, j’enseigne et je termine des études au CNSM pour obtenir le diplôme du Certificat d’Aptitude, pour enseigner en conservatoires. J’ai donc hâte d’avoir bientôt plus de temps à consacrer à mon instrument.

 

Préférez-vous jouer ou enseigner ?

J’aime autant les deux. Si je devais choisir je serais malheureuse, les deux sont complémentaires. L’enseignement permet aussi de sensibiliser le public de demain, de faire venir mes élèves aux concerts.

 

Quelles sont les conditions, mentales, physiques, pour bien jouer ? Comment vous préparez-vous ?

C’est très personnel, ça dépend d’un musicien à l’autre. Je pratique la course à pieds et le Qi Gong, pour soulager mon dos lors de grosses séries d’opéra par exemple.  Le matin, avant les répétitions d’orchestre, je n’aime pas trop m’échauffer, sauf si l’œuvre est très spécifique. Et l’été j’ai besoin d’un vrai break, même si la reprise est toujours difficile.

 

Quel est le rythme de travail avant un concert ? Et combien de concerts par mois jouez-vous ?

Je joue en moyenne un concert par semaine, parfois plus. Avec l’Orchestre de chambre de Paris, nous avons en général quatre répétitions et une générale avant un concert. C’est très rapide. Nous avons le même temps de répétition avec tous les chefs, Douglas Boyd ou les autres, homme ou femme. Avec l’ensemble Kyrielle cela dépend des œuvres, qu’on connaît déjà ou non. Par exemple pour préparer un concert dernièrement nous avons répété pendant deux semaines.

 

Qu’est-ce que cela implique d’être altiste tuttiste ? Et pourquoi êtes-vous placés juste devant le chef ?

Ça signifie faire partie d’un groupe, ce qui me plait. Les instruments à cordes sont répartis en « pétales » autour du chef. Les solistes du pupitre sont devant, pour communiquer avec le chef, et les tuttistes, placés derrière, recueillent les informations qui viennent du premier rang. La hiérarchie d’un orchestre implique que les tuttistes suivent le soliste du pupitre, c’est lui qui échange directement avec le chef. À l’OCP nous sommes six altistes.

 

Au cours d’un concert, quand vous êtes deux musiciens par pupitre, pourquoi est-ce toujours le même musicien qui tourne les pages des partitions ?

C’est en général le musicien placé à droite qui tourne les pages, pour des questions de commodité. On fait aussi attention à ce que celui qui joue la partie haute de la partition ne soit pas interrompu.

 

Est-ce que le chef vous influence ?

Enormément. On est très influencé par son énergie, sa personnalité et l’ambiance qu’il crée. Je le regarde souvent.

 

Comment parvient-il à transmettre sa sensibilité, ses directives ?

Par la parole, lors des répétitions. On stoppe, on communique. Et par la gestuelle. Son corps est partie prenante, c’est presque une danse. Au moment du concert les gestes ajustent un équilibre, des nuances.

 

Qui s’adapte à qui ? Chef ou instrumentistes ?

Les deux. L’important est de rester groupé les uns avec les autres.

 

Comment vie l’orchestre dans les coulisses ? Comme dans tout groupe humain, comment arrivez-vous à trouver la sérénité pour jouer ensemble malgré les tensions potentielles ?

L’ambiance est plutôt bonne à l’OCP, apaisée. Il peut y avoir des soucis mais c’est plutôt facile. Personnellement, j’ai aussi un côté assez solitaire, et ça peut être difficile pour moi d’être continuellement en collectivité, surtout lors des tournées, mais il suffit de conserver des moments pour soi.

 

Est-ce difficile d’être une femme dans l’orchestre ?

Non. L’orchestre s’est féminisé. On ne souffre pas de machisme. Concernant le pupitre d’altos nous sommes quatre femmes et deux hommes.

 

Ressentez-vous les frémissements du public lors des concerts ? Est-ce que cela vous influence ?

Oui, je les ressens beaucoup. Le niveau d’écoute, la réactivité, le plaisir partagé, l’éloquence des silences… On fait un métier incroyable : on donne du bonheur aux gens ! C’est motivant.

 

Je suis pour ma part fidèle au Théâtre des Champs-Elysées.  Aimez-vous jouer dans cette salle ?

Oui, y jouer est un grand privilège. J’aime beaucoup les anciennes salles à l’italienne, on y trouve une ambiance particulière.

 

Dans dix ans, vingt ans, où vous voyez-vous ? Quel est votre objectif de vie ?

J’ai passé quatre concours d’orchestre et j’ai remporté celui de l’OCP. Bientôt je serai également diplômée du CA. Pour l’instant je n’envisage pas de tenter d’autres concours d’orchestres. Je souhaite continuer à jouer à l’OCP, avec l’Ensemble Kyrielle, et continuer à enseigner. La musique prend beaucoup de place dans ma vie.

 

Aimeriez-vous faire partie d’un grand orchestre symphonique ?

J’ai joué avec l’Orchestre de Paris et avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Mais intégrer un grand orchestre comme celui de Berlin relève plus du fantasme que d’un projet.

 

Est-ce que vous composez ?

Non, je n’ai pas assez l’âme créatrice. En revanche, j’aime beaucoup réaliser des arrangements d’œuvres. Prochainement par exemple, nous jouons avec l’Ensemble Kyrielle un arrangement de Casse-noisettes de Tchaikovski que j’ai co-arrangé avec mon collègue violoniste de l’ensemble pour quatuor à cordes, clarinette et harpe.