Seule la musique nous apprend à vivre ensemble

parce que la musique nous apprend la vraie solitude

et parce que la musique n’isole pas

ou parce que dans la musique on est seul

pas en dehors d’elle la musique

mais au-dedans d’elle

on est seul avec elle la musique seul avec d’autres

et avec l’autre de la musique

et parce que le signe de la musique comme celui de la solitude c’est le silence

comme le signe de toute vraie communauté est la solitude partagée

et aussi dans la musique qui est pluralité de mondes et de temps

parce que ce n’est qu’à plusieurs mondes que nous faisons l’expérience de la solitude dans la musique

 

Tout orchestre vivant nous conduit en jouant à faire l’expérience toujours recommencée d’une communauté

et comment cette communauté provisoire traverse la solitude de chacun

dans les sons de tous et du monde

et avec l’art de tous

et avec la vie de chacun parmi tous dans l’art de chacun

et nous ne devons pas croire qu’il s’agit là d’expériences successives

vivre et faire ou écouter de la musique

dans l’orchestre chacun est seul avec les autres et tous sont unis dans la solitude de l’orchestre devant le monde

et le monde vibre de cette solitude traversée à plusieurs mondes

 

Un orchestre tremble s’apaise et se déchaîne

parce qu’un orchestre depuis les commencements du monde

c’est une danse immobile

une danse sonore

si l’on en croit l’étymologie grecque du mot orchestre qui signifie danseur

mot lui-même que l’on rapproche d’un vieux mot sanscrit qui veut dire trembler

parce que la musique jouée tremble à la recherche de l’origine perdue du langage naissant qui nous a constitué comme monde avec

comme monde à danser dans l’espace et la vitesse des sons

jusqu’au tremblement de la tonalité fondamentalement émotive qui nous ouvre ce monde comme un monde à écouter

et parce que la musique n’existerait pas sans approximations fautes tâtonnements bruissements sons silences oublis reprises sauts

 

L’image première d’un orchestre pour moi ce sont les oiseaux dans un arbre

c’est pourquoi il ne faut pas abandonner la musique

ou nous perdrons les bois et les vents les cordes et les voix dans les arbres

parce que les oiseaux vocalisent chantent pépient gazouillent babillent sifflent ou ramagent

parce que les oiseaux ne connaissent pas la prose

mais dans toute musique j’entends une idée de la prose du monde

c’est pourquoi il ne faut pas abandonner la musique

ou nous perdrons les airs et les vents les souffles et les pincements des cordes qui nous lient

aux chants les oiseaux

 

Une sorte de souveraineté sur le chant

et c’est là je crois ce qu’on nomme la musique

disait saint Augustin

qui voulait dire que toute musique

est un royaume dans le royaume

et c’est pourquoi seule la musique dans sa solitude nous apprend à partager un royaume

Augustin qui voulait dire qu’il y a la musique des autres gens des animaux ou des autres siècles la musique qui regarde les fleuves celle qui fait des ombres dans les voix des gens la musique de certaines douleurs passées comme de certaines joies à venir encore et cette musique en train de devenir folle comme celle d’un rossignol qui se tait quand le jour vient

 

Toute musique est la musique de tous

dans l’espoir qu’elle recommence

qu’elle vienne de la nuit de la terre ou du ciel

 

Frédéric Boyer

crédit photo © Yann Bohac/SIPA